Selon Le Monde, le Premier ministre libanais Nawaf Salam, ancien président de la Cour internationale de justice, incarne une primauté du droit inédite dans le pays. Un profil qui tranche avec la tradition politique libanaise, minée par le confessionnalisme.
Le Liban est dirigé par ce que Le Monde qualifie de « gouvernement le plus respectable de son histoire ». Dirigé par Nawaf Salam, Premier ministre depuis sa nomination et ancien président de la Cour internationale de justice (CIJ), l'exécutif place le droit au rang de priorité absolue, une posture sans équivalent dans l'histoire politique récente du pays. Cette orientation constitue une rupture symbolique avec des décennies de gestion confessionnelle et de compromis partisans.
L'hebdomadaire, dans son édition datée du 6 septembre, souligne que le profil de Nawaf Salam contraste fortement avec l'image habituelle des chefs de gouvernement libanais, souvent issus des grandes familles politiques traditionnelles. Ancien juge et ancien président de la plus haute juridiction internationale, le chef du gouvernement apporte une crédibilité juridique et morale que peu de ses prédécesseurs pouvaient revendiquer. Le journal relève que « le premier ministre accorde une priorité au droit qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire libanaise ».
Un chef de gouvernement au parcours judiciaire international
Nawaf Salam n'est pas un inconnu sur la scène diplomatique et juridique mondiale. Avant de prendre la tête du gouvernement libanais, il a présidé la Cour internationale de justice, l'organe judiciaire principal des Nations Unies, chargé de régler les différends entre États. Cette fonction, la plus haute qu'un juriste puisse occuper au sein du système onusien, lui a conféré une stature internationale et une expertise reconnue en droit public international.
Le quotidien du soir insiste sur le caractère exceptionnel de ce parcours pour un dirigeant libanais. Le pays, marqué depuis la fin de la guerre civile (1975-1990) par un système confessionnel répartissant les pouvoirs entre les différentes communautés religieuses, a vu se succéder des Premiers ministres dont le principal critère de désignation était l'équilibre communautaire plutôt que la compétence technique. La nomination d'un juriste de cette envergure représente donc, selon la formule du journal, une rupture avec cette tradition.
Cette légitimité acquise sur la scène internationale pourrait constituer un atout dans les négociations que mène Beyrouth avec ses créanciers et partenaires extérieurs. Le Liban traverse depuis 2019 une crise économique et financière d'une ampleur historique, marquée par une dépréciation spectaculaire de la livre libanaise, un système bancaire effondré et un défaut de paiement sur sa dette souveraine en mars 2020. La présence d'un Premier ministre rompu aux arènes juridiques multilatérales est susceptible de renforcer la crédibilité du pays dans les discussions avec le Fonds monétaire international (FMI) et la communauté financière internationale.
Le droit comme boussole face à la crise multidimensionnelle
La priorité accordée au droit n'est pas un simple slogan politique. Elle implique, selon Le Monde, une volonté de restaurer l'État de droit dans un pays où les institutions ont été profondément affaiblies par des décennies de tutelle syrienne, de conflits internes et de compromissions politiques. Cette orientation se traduit concrètement par la nomination de magistrats indépendants, la lutte contre la corruption et la modernisation de l'appareil judiciaire.
Le choix de placer le droit au cœur de l'action gouvernementale répond aussi à une exigence de la population libanaise, descendue massivement dans la rue à partir d'octobre 2019 lors du mouvement de contestation surnommé localement la « révolution du 17 octobre ». Les manifestants réclamaient précisément la fin de l'impunité des dirigeants politiques et la mise en place d'un véritable État de droit. La nomination de Nawaf Salam apparaît comme une réponse, partielle mais symbolique, à cette aspiration citoyenne.
L'enjeu est d'autant plus crucial que le Liban doit gérer plusieurs dossiers brûlants. La reconstruction après l'explosion meurtrière du port de Beyrouth en août 2020, qui avait fait plus de 200 morts et détruit des quartiers entiers de la capitale, reste un défi colossal. L'enquête sur cette catastrophe, entravée pendant des années par des blocages politiques, constitue un test majeur pour le gouvernement Salam. De même, la question de la délimitation des frontières maritimes avec Israël, réglée par un accord en octobre 2022 sous médiation américaine, continue de structurer les relations régionales du Liban.
Les limites d'une respectabilité dans un système bloqué
Reste que la respectabilité du gouvernement ne suffit pas à garantir sa capacité d'action. Le système politique libanais repose sur un partage confessionnel rigide qui limite structurellement les marges de manœuvre de l'exécutif. Le président de la République doit être un maronite, le Premier ministre un sunnite et le président du Parlement un chiite, selon les équilibres non écrits de l'accord de Taëf (1989) qui avait mis fin à la guerre civile.
Cette architecture institutionnelle impose au gouvernement de composer avec les principales forces politiques du pays, dont le Hezbollah, formation chiite pro-iranienne classée organisation terroriste par plusieurs États occidentaux. La marge d'autonomie du cabinet face à cette constellation d'acteurs armés et partisans demeure contrainte, malgré la stature personnelle de son chef.
La crise économique et sociale n'a pas disparu avec le changement à la tête du gouvernement. La livre libanaise a continué de subir les fluctuations d'un taux de change parallèle non officialisé, et une partie importante de la population vit toujours en dessous du seuil de pauvreté, selon les estimations de l'ONU. La classe politique traditionnelle, même face à un gouvernement perçu comme respectable, n'a pas renoncé à ses prérogatives. Le pari de Nawaf Salam consiste précisément à prouver que le droit peut être un levier de transformation dans un système politique historiquement rétif à la réforme.
Le Monde conclut son analyse en qualifiant ce gouvernement de « sans doute le plus respectable de l'histoire » du pays, une formule qui, par son caractère superlatif, souligne à la fois l'ampleur du changement de profil à la tête de l'exécutif et la profondeur des attentes placées dans cette équipe. Reste à savoir si la respectabilité pourra se traduire en résultats tangibles pour une population épuisée par des années de crise et d'inertie politique.
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