Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux, a réagi mardi sur franceinfo à la proposition du Rassemblement national d'organiser un référendum sur le port du voile. Il prévient que la France risque de « passer d'une démocratie à une ochlocratie » si elle cède à la pression de la foule.
Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux, a vivement réagi mardi 1er septembre sur franceinfo à la proposition du Rassemblement national de sanctionner le port du voile et d'organiser un référendum en la matière en cas de victoire à l'élection présidentielle de 2027. Le religieux a mis en garde contre une dérive démocratique qu'il qualifie d'« ochlocratie », soit le « gouvernement par la foule », si le droit français venait à stigmatiser une religion particulière.
Les arguments du grand imam de Bordeaux contre une loi sur le voile
Invité de la matinale de franceinfo, Tareq Oubrou a défendu une approche fondée sur le principe de non-discrimination. Selon ses propos rapportés par France TV Info, « le droit français ne doit pas stigmatiser une religion ». Le grand imam a appuyé son argumentation en rappelant que la législation française repose sur l'universalisme républicain et que toute disposition ciblant spécifiquement les signes vestimentaires religieux porterait atteinte à ce fondement.
Pour étayer son propos, Tareq Oubrou a employé un terme peu commun pour le grand public : l'ochlocratie. « On va passer d'une démocratie à une ochlocratie, c'est-à-dire le gouvernement par la foule », a-t-il déclaré, exprimant la crainte qu'une décision aussi sensible que l'interdiction du voile soit prise sous l'effet d'une émotion collective plutôt que d'un raisonnement juridique. Cette référence à la théorie politique grecque classique illustre, selon lui, le risque d'une dérive populiste.
Le religieux a également souligné les conséquences concrètes qu'aurait une telle mesure pour les femmes musulmanes en France. Au-delà du débat sur le principe, une interdiction ou une sanction spécifique du voile affecterait directement plusieurs centaines de milliers de citoyennes. Le grand imam a ainsi invité à distinguer la laïcité, garante de la liberté de conscience, d'une approche qui viserait à exclure des pratiques religieuses spécifiques de l'espace public.
La proposition du Rassemblement national et son contexte politique
La déclaration du grand imam de Bordeaux intervient dans un contexte politique marqué par la montée en puissance du Rassemblement national dans les sondages et la perspective de l'élection présidentielle de 2027. Le parti d'extrême droite a inscrit à son programme la tenue d'un référendum sur le port du voile, une initiative qui constitue l'une des mesures phares de sa stratégie en matière d'identité et de laïcité. Cette proposition vise, selon la formation, à répondre à ce qu'elle perçoit comme une préoccupation majeure des Français concernant le port de signes religieux dans l'espace public.
Le choix du référendum n'est pas anodin dans la stratégie du RN. En confiant la décision au suffrage populaire, le parti contourne le débat parlementaire traditionnel et place directement les citoyens face à une question qu'il présente comme binaire. Cette méthode, déjà éprouvée lors de précédentes consultations nationales sur des thèmes identitaires, permet au Rassemblement national de mobiliser son électorat tout en mettant la pression sur ses adversaires politiques, sommés de se positionner sur un sujet clivant.
La proposition s'inscrit dans une séquence où plusieurs pays européens ont légiféré ou débattu de l'interdiction de signes religieux visibles dans l'espace public. En France, le cadre législatif existant — notamment la loi de 2004 sur les signes religieux à l'école et celle de 2010 interdisant la dissimulation du visage — n'a pas été étendu à ce jour au voile dans la rue ou dans les administrations. Le projet du RN représente donc une rupture avec la jurisprudence actuelle du Conseil constitutionnel, qui veille à ce que les restrictions aux libertés fondamentales soient justifiées par un motif d'intérêt général suffisant.
Les suites attendues et la place du débat religieux dans la campagne à venir
Les propos de Tareq Oubrou s'ajoutent à une série de prises de position de responsables religieux, d'intellectuels et de juristes qui, depuis plusieurs mois, alertent sur les dangers d'une législation ciblant une pratique religieuse spécifique. La conférence des responsables de culte en France, le Conseil français du culte musulman et plusieurs associations de défense des droits de l'homme ont exprimé leurs réserves face à toute initiative législative en ce sens. Ces organismes soulignent que le droit européen des droits de l'homme encadre strictement les restrictions à la liberté de religion et que toute interdiction générale du voile serait très probablement condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme.
Sur le plan politique, la proposition du RN a suscité des réactions contrastées au sein de la classe politique française. Les formations de la majorité présidentielle ont rappelé leur attachement à la laïcité tout en rejetant l'idée d'un référendum, estimant que le sujet relève du débat parlementaire et non d'une consultation populaire. À gauche, les critiques ont porté sur le caractère stigmatisant d'une telle mesure et sur les risques de division qu'elle ferait peser sur la société française. Au centre, plusieurs responsables ont appelé à un débat apaisé, rappelant que la laïcité garantit la liberté de culte et non son interdiction.
Dans les prochains mois, la question de la place de l'islam et des signes religieux dans l'espace public devrait occuper une place croissante dans la campagne pour la présidentielle de 2027. Le Rassemblement national entend faire de ce thème un axe central de sa communication, espérant capitaliser sur les préoccupations identitaires d'une partie de l'électorat. La réaction du grand imam de Bordeaux, figure respectée du dialogue interreligieux en France, illustre la mobilisation des autorités religieuses contre ce qu'elles considèrent comme une instrumentalisation politique de la religion. La bataille politique et juridique qui s'annonce pourrait se prolonger bien au-delà de l'élection, quelles que soient les circonstances de son déroulement.
Cet article vous a-t-il été utile ?