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Salvation d'Emin Alper : Grand Prix du jury à la Berlinale sur la haine de l'autre

Le cinéaste turc Emin Alper, critique du régime Erdogan, remporte le Grand Prix du jury à la Berlinale avec Salvation, une fable sur la guerre et la xénophobie. Le film se déroule dans un village assiégé et aborde des thèmes universels.

MR
journalist·mercredi 2 septembre 2026 à 09:116 min
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Salvation d'Emin Alper : Grand Prix du jury à la Berlinale sur la haine de l'autre

Le réalisateur turc Emin Alper a reçu le Grand Prix du jury de la Berlinale pour son long-métrage « Salvation », a annoncé Le Monde. Le cinéaste, dont l'œuvre passée dénonce régulièrement les dérives autoritaires du régime du président Recep Tayyip Erdogan, signe avec ce nouveau film une fable située dans un village assiégé, où la xénophobie et la guerre se répondent en boucle. Présenté en compétition officielle dans le cadre du festival de cinéma allemand, le film s'inscrit dans la lignée d'un cinéma d'auteur anatolien soucieux de transposer, par le biais de l'allégorie, les tensions contemporaines que traverse la société turque.

Le festival de la Berlinale, l'une des trois grandes manifestations cinématographiques européennes avec Cannes et Venise, a ainsi distingué une œuvre au propos politique frontal, dans un contexte d'isolement international croissant de la Turquie sur la scène diplomatique et d'inquiétudes persistantes concernant la liberté d'expression dans le pays. La sélection berlinoise avait déjà par le fait même valeur de signal : programmer un film d'Alper, dont les précédents longs-métrages ont souvent été reçus fraîchement par la critique institutionnelle turque, revient à lui offrir une vitrine internationale que la distribution nationale aurait pu lui refuser.

Un huis clos allégorique sur la mécanique de la haine

Selon le récit rapporté par Le Monde, « Salvation » se déroule dans un village assiégé où la tension monte entre habitants, tandis qu'un ennemi extérieur demeure pourtant invisible à l'écran. Le film prend la forme d'un huis clos fiévreux, presque étouffant, où la rumeur, la peur et la désignation d'un bouc émissaire se substituent progressivement à toute menace concrète. Emin Alper y déploie une narration resserrée, faite de visages filmés de près, de plans serrés sur les mains et les regards, qui accentuent le sentiment d'encerclement et de paranoïa collective.

Le réalisateur utilise le village assiégé comme un microcosme permettant d'interroger la manière dont une communauté, confrontée à l'incertitude, bascule dans la xénophobie et la violence contre « l'autre ». Cette construction, qui place le spectateur dans une position proche de celle des habitants, l'oblige à observer la mécanique par laquelle une société se fracture de l'intérieur. Comme dans ses précédents films, Alper fait ici le choix de la fable plutôt que du documentaire, estimant que l'allégorie permet de toucher une vérité plus large que le seul cas turc.

La dimension universelle du récit est soulignée par Le Monde, qui décrit le film comme porteur d'une « vocation universelle ». Loin de se limiter au contexte anatolien, « Salvation » ambitionne de parler à toutes les sociétés confrontées à la montée des nationalismes, à la rhétorique du bouc émissaire et à l'enfermement identitaire. Le huis clos villageois devient ainsi le miroir grossissant de dynamiques que l'on retrouve, à des degrés divers, dans de nombreuses régions du monde, y compris en Europe occidentale.

Un cinéaste en rupture avec le pouvoir turc

Emin Alper s'est imposé, depuis son premier long-métrage « Tepedeki Ev » (2010), comme l'une des voix les plus singulières et les plus politiques du cinéma turc contemporain. Son film « Abluka » (Frenzy), présenté en compétition à la Mostra de Venise en 2015, avait déjà proposé une réflexion sur la surveillance, la délation et la paranoïa d'État, dans une Turquie alors en pleine dérive autoritaire post-Gezi. Par la suite, « Kız Kardeşler » (The Sisters, 2019), présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, confirma sa capacité à installer un climat de tension dans des espaces confinés.

Le cinéaste, très critique envers le régime du président Recep Tayyip Erdogan, a régulièrement vu ses œuvres recevoir un accueil mitigé dans son propre pays, entre critiques institutionnelles tièdes et difficultés de diffusion. La consécration berlinoise prend dès lors une résonance particulière : elle consacre une œuvre que la sphère culturelle turque officielle tend à tenir à distance. Le palmarès de la Berlinale, en lui attribuant le Grand Prix du jury, offre à « Salvation » une exposition internationale susceptible de compenser, au moins partiellement, les obstacles rencontrés localement.

Cette reconnaissance s'inscrit aussi dans un mouvement plus large de la diplomatie culturelle allemande, Berlin ayant historiquement soutenu les cinéastes en délicatesse avec leurs gouvernements, notamment lors des périodes de guerre froide. Récompenser un cinéaste turc critique d'Erdogan s'inscrit dans une tradition berlinoise d'attention aux cinématographies nationales sous tension, du cinéma hongrois aux productions russes contemporaines.

Une reconnaissance qui amplifie la portée internationale du film

Le Grand Prix du jury, l'une des distinctions majeures de la Berlinale, est traditionnellement considéré comme le deuxième prix le plus prestigieux du festival, après l'Ours d'or. Pour Emin Alper, cette récompense représente une consécration internationale qui devrait faciliter la diffusion de « Salvation » dans les festivals secondaires, les circuits d'art et essai et, potentiellement, sur les plateformes de streaming européennes au cours des prochains mois. La distinction berlinoise constitue souvent, pour les films non anglophones, un passeport vers une carrière internationale élargie.

En France, où le cinéma d'auteur turc bénéficie d'un public attentif depuis les années 2000, la sortie de « Salvation » est très attendue par les cinéphiles et les programmateurs de salles indépendantes. Les précédents films d'Alper y ont été distribués avec un relatif succès critique, notamment « Abluka », dont la sortie avait été saluée par la presse spécialisée. La sélection berlinoise, en validant la démarche artistique du réalisateur, pourrait accélérer la négociation des droits de distribution hexagonaux.

Au-delà du seul cas d'Alper, cette récompense souligne aussi la place croissante prise par les cinématographies du Moyen-Orient et d'Anatolie dans les grands festivals européens, alors que les productions américaines et ouest-européennes y restent dominantes en volume. Le cinéma turc, en particulier, a vu plusieurs de ses représentants émerger sur la scène internationale ces dernières années malgré les contraintes croissantes imposées par le pouvoir sur la création. La Berlinale, en couronnant « Salvation », confirme sa vocation de plateforme d'expression pour des œuvres que leurs contextes nationaux peinent à porter.

L'avenir de la diffusion du film en Turquie même reste en revanche incertain, aucune information n'ayant été communiquée, à ce stade, sur les conditions de sa sortie dans les salles locales. Les précédents films d'Alper y ont connu des parcours heurtés, entre projections limitées et critiques institutionnelles réservées. Le contexte de tensions persistantes autour de la liberté artistique en Turquie rend cette question particulièrement sensible pour les observateurs du cinéma d'auteur international.

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