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Élections en Saxe-Anhalt : la mémoire soviétique au cœur du scrutin

À trois jours d'un scrutin où l'AfD pourrait l'emporter, la ville de Stendal, ancienne garnison de 10 000 soldats soviétiques, illustre le rapport singulier de l'ex-RDA à la Russie et au conflit en Ukraine.

FD
journalist·samedi 5 septembre 2026 à 06:058 min
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Élections en Saxe-Anhalt : la mémoire soviétique au cœur du scrutin

À trois jours d'une échéance électorale où le parti nationaliste populiste Alternative für Deutschland (AfD) est donné favori, la ville de Stendal, dans le Land de Saxe-Anhalt, cristallise les tensions qui traversent l'ex-Allemagne de l'Est. Pendant la guerre froide, cette localité de l'ancienne RDA accueillait une importante garnison de l'Armée rouge, comptant jusqu'à 10 000 soldats soviétiques stationnés sur son territoire. Aujourd'hui, cette mémoire partagée continue de modeler le regard porté sur la Russie, comme en témoignent les entretiens réalisés par Le Monde avec plusieurs habitants.

Une présence soviétique qui a façonné trois générations

Stendal, ville moyenne située à quelque 130 kilomètres à l'ouest de Berlin, fut l'une des principales bases militaires soviétiques en RDA. Selon Le Monde, jusqu'à 10 000 soldats de l'Armée rouge y étaient stationnés durant la guerre froide, une présence qui a profondément marqué la vie locale. Les mariages mixtes, les échanges quotidiens et les liens professionnels noués pendant ces décennies ont laissé une empreinte durable dans la mémoire collective, transmise au sein des familles.

Cette histoire particulière distingue la Saxe-Anhalt des autres Länder de l'ex-RFA et alimente un rapport singulier à Moscou, à un moment où le conflit en Ukraine réactive les lignes de fracture européennes. La région, frontalière de la Pologne et de la République tchèque, se trouve au carrefour géopolitique de l'Union élargie et de la Russie.

Le quotidien national rappelle que la thématique du rapport à la Russie s'invite désormais dans la campagne électorale, alors que l'AfD figure en tête des sondages pour le scrutin régional. Les positions du parti, souvent favorables à une levée des sanctions européennes contre Moscou, trouvent un terreau favorable dans des localités comme Stendal, où le souvenir de la cohabitation avec les soldats soviétiques reste vivace.

Pendant près de trois décennies, la présence de cette garnison a structuré l'économie, la sociologie et jusqu'au paysage urbain de Stendal. Les casernes, les immeubles de fonction destinés aux officiers et à leurs familles, les écoles fréquentées par les enfants de militaires, les commerces de proximité et les lieux de sociabilité ont profondément transformé une ville qui, avant-guerre, vivait essentiellement de l'agriculture et de l'industrie ferroviaire. Cette empreinte matérielle — longtemps négligée dans les récits nationaux de la réunification — continue d'ailleurs d'imprimer sa marque sur le tissu urbain local, plusieurs de ces bâtiments ayant été reconvertis en logements, en équipements publics ou en friches en attente de réhabilitation.

Le départ des troupes soviétiques, après la réunification allemande de 1990, a constitué pour toute une région un véritable choc démographique et économique. Des milliers d'emplois ont disparu du jour au lendemain, laissant des cicatrices sociales qui, trois décennies plus tard, n'ont pas totalement été résorbées. Cette expérience du départ abrupt nourrit, selon plusieurs observateurs, un sentiment d'abandon par les autorités occidentales de Berlin et de Bonn, sentiment qui constitue l'un des substrats culturels de la poussée actuelle de l'AfD dans les Länder de l'Est.

Des habitants partagés entre héritage et actualité

Le Monde a recueilli plusieurs témoignages d'habitants de Stendal illustrant la complexité des sentiments à l'égard de Moscou. L'un d'eux déclare : « Je ne considère pas les Russes comme des ennemis », une phrase qui résume l'ambivalence d'une partie de la population locale, pétrie de souvenirs personnels liés à la présence soviétique. Ces paroles, rapportées par le quotidien du soir, traduisent un positionnement distinct de la ligne officielle du gouvernement allemand, fermement engagé aux côtés de Kyiv depuis 2022.

Au-delà des affects, c'est aussi une certaine vision de l'histoire allemande qui se joue dans ce scrutin. Pour une partie des électeurs de l'ex-RDA, l'expérience de la cohabitation avec l'Armée rouge s'inscrit en contrepoint d'un récit occidental centré sur la guerre froide et la menace soviétique. Cette mémoire alternative alimente, selon plusieurs analystes cités par la presse allemande, une lecture plus nuancée — ou plus indulgente — de la politique étrangère russe.

L'enjeu dépasse toutefois le seul cadre local : la Saxe-Anhalt envoie des représentants au Bundesrat, la chambre haute du Parlement fédéral, et un éventuel succès de l'AfD serait un signal politique majeur à trois mois des élections législatives nationales. Berlin observe avec attention ce scrutin régional, considéré comme un test grandeur nature pour les partis traditionnels, CDU et SPD en tête, dont les stratégies de coalition post-électorales devront composer avec ce rapport de force inédit à l'Est.

Le clivage entre l'Est et l'Ouest du pays, loin de s'être résorbé avec la réunification, s'est même, selon plusieurs études d'opinion publiées ces dernières années, durablement recomposé autour de questions identitaires, migratoires et de politique étrangère. La mémoire de la présence soviétique, en particulier dans les régions où elle fut la plus dense, fonctionne aujourd'hui comme un marqueur politique : elle oppose une Allemagne orientale attachée à une lecture vécue de l'histoire à une Allemagne occidentale dont le récit de la guerre froide s'est construit, pour l'essentiel, à partir de la menace nucléaire et de la division du monde en blocs.

Plusieurs habitants interrogés par Le Monde évoquent ainsi des souvenirs d'enfance partagés avec des enfants de militaires soviétiques, des récits de fêtes de quartier où se mêlaient familles allemandes et familles russes, des anecdotes de la vie quotidienne où la barrière idéologique semblait parfois s'effacer devant les liens humains. Cette mémoire intime, dont la transmission s'opère d'abord dans le cercle familial, échappe largement aux grandes grilles de lecture géopolitiques mobilisées par les chancelleries européennes et constitue, à ce titre, un facteur souvent sous-estimé dans l'analyse des comportements électoraux à l'Est.

Un scrutin régional aux résonances nationales et européennes

Le contexte européen confère à ce scrutin une dimension supplémentaire. À l'heure où l'Union européenne débat du prochain cadre de sanctions contre la Russie et du soutien militaire à l'Ukraine, la victoire potentielle d'un parti prônant la normalisation des relations avec Moscou dans un Land de l'ex-RDA marquerait un tournant symbolique. Les diplomates européens, interrogés par plusieurs médias, suivent l'évolution de la Saxe-Anhalt comme un indicateur de l'état de l'opinion publique allemande sur la question russe.

La CDU, donnée en deuxième position dans les sondages, tente de mobiliser l'électorat centriste autour d'enjeux économiques — inflation, transition énergétique, démographie — qui préoccupent davantage les habitants que les questions de politique étrangère. Le SPD, allié du chancelier au niveau fédéral, peine à maintenir son ancrage dans cette région où il fut longtemps dominant à l'époque de la RDA.

Quelle que soit l'issue du scrutin dimanche, Stendal demeurera un symbole : celui d'une Allemagne où l'histoire ne se lit pas à travers un seul prisme. Comme le soulignait l'un des habitants interrogés par Le Monde, la coexistence passée avec les soldats soviétiques a forgé une identité locale irréductible aux grandes narratives géopolitiques — un héritage qui, plus de trois décennies après la réunification, continue d'influencer le vote des citoyens de Saxe-Anhalt.

Au niveau national, la dynamique actuelle inquiète particulièrement les partis de la coalition gouvernementale, qui redoutent un effet de contagion sur les scrutins régionaux à venir et, surtout, sur les élections législatives fédérales attendues dans les prochains mois. Les stratèges de la CDU cherchent à trouver le ton juste entre condamnation des positions russes du parti populiste et reconnaissance d'un malaise économique et social réel dans les Länder de l'Est. Le SPD, de son côté, voit son ancrage historique dans cette région s'éroder inexorablement, lui qui fut l'un des partis structurants de la RDA puis des premières années de l'Allemagne réunifiée.

Pour les observateurs étrangers, et notamment pour les capitales d'Europe centrale et orientale historiquement méfiantes à l'égard de Moscou, le résultat de dimanche sera lu avec une attention particulière. Une percée confirmée de l'AfD en Saxe-Anhalt, Land voisin de la Pologne et frontalier de plusieurs pays d'Europe centrale, serait interprétée comme un signal d'affaiblissement du consensus transatlantique et européen sur la fermeté face à la Russie. À l'inverse, une mobilisation de l'électorat modéré pourrait être perçue comme un indicateur de la solidité du front occidental sur le dossier ukrainien.

Au-delà des seules considérations électorales, c'est bien la question de la place de l'Allemagne dans le concert européen qui se pose à travers ce scrutin. Trente-cinq ans après la chute du mur de Berlin, l'héritage de la partition — et singulièrement celui, si particulier, de la présence soviétique sur le sol est-allemand — continue de peser sur les débats contemporains, dessinant les contours d'une opinion publique allemande plus contrastée et plus complexe qu'il n'y paraît au regard des positions officielles de Berlin.

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